6 février 2026
Delphine Pichard

La carrière comme parcours vivant

Qu’elle se déroule sur un terrain de sport ou dans une organisation, une carrière n’a rien d’un tracé rectiligne. Elle se déploie comme un parcours vivant, traversé de mouvements, de cycles, de passages où l’on se cherche autant qu’on se construit. On y entre souvent avec une énergie neuve, parfois naïve, portée par l’élan du départ et l’envie de trouver sa place. Puis, au fil des années, la trajectoire se nuance, se complexifie, se charge d’expériences qui façonnent autant l’individu que le professionnel.

Ce parcours n’est pas seulement une succession d’étapes : c’est un espace où se mêlent ambition, doutes, rencontres, environnements plus ou moins soutenants, et cette part intime qui nous pousse à avancer, à ralentir, à bifurquer. Peut-être que l’enjeu n’est pas tant d’atteindre une destination que d’apprendre à habiter chaque moment de ce chemin.

Le début de carrière : la ligne de départ et ses turbulences

Le poids des choix précoces

Les premières années sont souvent marquées par l’incertitude. On demande aux jeunes de choisir tôt : une filière, un club, une première entreprise, comme si ces décisions engageaient définitivement la suite. Entre attentes familiales, normes sociales et injonctions institutionnelles, le début de carrière peut ressembler à un départ sous tension, où l’on avance davantage pour répondre à des cadres qu’à une connaissance réelle de soi.

Ces choix précoces ne sont pourtant que des portes d’entrée. Ils ne disent rien encore de ce que l’on deviendra, ni de la manière dont on apprendra à se tenir dans le monde professionnel. D’ailleurs, près de 40 % des étudiants se réorientent au moins une fois dans leur parcours (Ministère de l’Enseignement supérieur, 2021), signe que l’orientation initiale n’est qu’un premier mouvement.

Les premières “maisons”

Les premiers environnements — un club, une équipe, une entreprise — jouent un rôle déterminant. Ils transmettent des règles tacites, des manières d’être, des valeurs parfois explicites, parfois implicites. Certaines “maisons” accueillent, d’autres bousculent, d’autres encore laissent des traces plus profondes qu’on ne l’imagine.

C’est là que l’on découvre la réalité du terrain : les premiers encouragements, les premières désillusions, les premières blessures symboliques ou concrètes. Ces expériences inaugurales ne définissent pas une carrière, mais elles en dessinent les premiers contours.

Les recherches montrent que les trois premières années façonnent durablement la confiance professionnelle (Apec, 2020), tout comme la qualité des premières structures sportives conditionne jusqu’à 50 % de la persévérance des athlètes (INSEP, 2019).

Les premières confrontations au réel

Très vite, le réel s’invite : la confrontation à la performance, au collectif, aux attentes, à la reconnaissance ou à son absence. On apprend à composer avec les règles du jeu, à ajuster son geste, à comprendre ce qui, dans l’environnement, soutient ou fragilise.

Ces premiers pas, souvent hésitants, constituent une matière précieuse : celle qui permet de commencer à discerner ce que l’on accepte, ce que l’on refuse, ce que l’on cherche sans encore savoir le nommer. Selon l’Apec (2022), un jeune sur deux estime ne pas avoir été suffisamment accompagné dans cette phase, ce qui renforce l’importance de ces premières confrontations.

Le milieu de carrière : la zone de vérité

Gagnant, mindset, en pleine bourre

Le temps des réussites

Vient ensuite ce moment où l’on maîtrise mieux son rôle, son geste, son métier. Les réussites s’accumulent, la reconnaissance s’installe, et l’on éprouve parfois ce sentiment rare d’être à la bonne place, au bon moment. Le plaisir de contribuer, d’être utile, d’avoir un impact, nourrit l’élan et renforce la confiance.

C’est une période où l’on avance avec une forme d’assurance, où l’expérience devient un appui solide. Une étude Gallup (2022) montre d’ailleurs que la satisfaction professionnelle atteint souvent son pic entre 35 et 44 ans, moment où l’on conjugue expertise et influence.

Le temps des échecs

Mais cette période n’est pas exempte de ruptures. Les échecs, les erreurs de trajectoire, les remises en question surgissent souvent là où l’on pensait avoir trouvé un équilibre durable. Ils obligent à revisiter ses choix, à interroger ses motivations, à regarder avec honnêteté ce qui, dans la carrière, relève encore du désir et ce qui relève désormais de l’habitude.

Dans le sport de haut niveau, un athlète sur trois vit une rupture de parcours liée à une blessure ou un changement d’encadrement (INSEP, 2020), rappelant que même les trajectoires les plus solides peuvent être fragilisées.

Les bifurcations

C’est aussi le temps des bifurcations. Changer de club, d’entreprise, de rôle, ou simplement de manière d’être au monde professionnel. Le milieu de carrière est souvent un carrefour silencieux où se joue une forme de maturité : celle qui consiste à se choisir, plutôt qu’à poursuivre par inertie.

Selon l’Apec (2023), 60 % des cadres envisagent une reconversion ou un changement de trajectoire au moins une fois dans leur carrière, preuve que la bifurcation n’est pas l’exception mais une dynamique naturelle.

La fin de carrière : l’arrivée… ou un nouveau départ

Réflexion, transition, posture instable et sereine en même temps

La baisse de performance

La fin de carrière n’est pas un effondrement, mais un glissement. Le corps fatigue, l’envie se transforme, le regard des autres évolue. Ce n’est pas tant une perte qu’un signal : celui d’un cycle qui s’achève. La baisse de performance, souvent interprétée comme un déclin, peut être l’expression d’un besoin de transition, d’un espace intérieur qui réclame autre chose.

Dans le sport, 70 % des athlètes vivent une transition difficile après la fin de leur carrière (INSEP, 2018), ce qui montre combien cette phase mérite d’être accompagnée.

La perte de sens

Lorsque l’identité professionnelle devient trop étroite pour accueillir ce que l’on devient, un décalage apparaît. La perte de sens ou de plaisir ouvre un questionnement identitaire profond. Ce moment est délicat, souvent peu accompagné, alors qu’il demande une attention particulière : celle de reconnaître ce qui se termine et de préparer ce qui peut émerger.

Le Baromètre Sens au Travail (2023) révèle que un salarié sur deux a déjà vécu une perte de sens, confirmant que ce phénomène n’est ni marginal ni anecdotique.

La transition

La transition de fin de carrière est une étape à part entière. Elle nécessite du temps, du soutien, un environnement capable de reconnaître la valeur de ce qui a été accompli et d’accompagner la transformation. C’est souvent dans cette traversée que se dessine la possibilité d’une seconde vie professionnelle, plus alignée, plus libre, parfois plus audacieuse.

Pourtant, seuls 20 % des organisations disposent d’un dispositif structuré pour accompagner ces transitions (Deloitte, 2021), laissant la majorité des individus naviguer seuls dans cette zone sensible.

Et si la carrière n’était pas une ligne, mais un cycle

Cycle, collectif, performance

Repenser la carrière comme un cycle permet de sortir de la logique de progression linéaire. On avance, on stagne, on chute, on repart ; on se perd, on se retrouve ; on se réinvente. La réussite n’est plus un sommet à atteindre, mais un mouvement à entretenir.

L’OCDE (2022) observe que chacun traverse entre trois et cinq transitions majeures au cours de sa vie professionnelle. Et, dans le même esprit, Pôle emploi souligne que les jeunes actifs connaîtront en moyenne 13 à 15 changements d’emploi au cours de leur vie professionnelle, signe que les trajectoires ne sont plus linéaires mais faites de transitions successives.

Dans cette dynamique, l’environnement joue un rôle essentiel. Clubs, entreprises, institutions : ils peuvent soutenir ou fragiliser, ouvrir ou restreindre, accompagner ou laisser seuls. Créer des espaces de transition, de mentorat, de respiration, c’est permettre aux individus de traverser les cycles sans s’y briser.

Se choisir, enfin, devient un art. Revenir à ses besoins, à ses valeurs, à son rythme. Reconnaître ce qui nous met en mouvement et ce qui nous épuise. Cultiver la capacité à se réinventer sans renier ce qui a été.

Conclusion — Habiter sa trajectoire

Une carrière n’est pas une course à gagner, mais un chemin à vivre. Chaque étape porte sa part de beauté, de difficulté, d’apprentissage. La question n’est pas tant “où vais-je” que “comment j’avance”. Habiter sa trajectoire, c’est accepter les cycles, reconnaître les transitions, honorer les passages. C’est rester vivant dans son parcours, plutôt que de courir après un rôle.

Exemple dans le sport

On le voit dans le sport, où les trajectoires les plus inspirantes ne sont pas toujours celles qui se terminent sur un podium. À 32 ans, après quinze années de sprint au plus haut niveau, un athlète réalise que son corps ne suit plus. Pendant longtemps, il a résisté, persuadé que ralentir serait une forme de renoncement. Jusqu’au jour où, en observant de jeunes athlètes s’entraîner, il se surprend à les conseiller, à transmettre ce qu’il a appris dans la douleur comme dans la joie. Ce moment, anodin en apparence, devient un basculement. Il entame une formation, rejoint un staff, puis devient entraîneur. Non pas par défaut, mais par évidence. « J’ai mis du temps à comprendre que ma carrière ne s’arrêtait pas. Elle changeait simplement de forme », dit-il aujourd’hui. Sa trajectoire rappelle que la performance n’est pas un sommet, mais un mouvement.

Exemple dans l'entreprise

On le voit aussi dans l’entreprise. Après vingt ans dans une grande organisation, une directrice marketing sent que quelque chose s’est déplacé en elle : les projets s’enchaînent, les résultats sont bons, mais l’élan n’y est plus. Un congé sabbatique lui offre un espace de respiration. Elle s’engage dans une association locale, accompagne des jeunes entrepreneurs, retrouve le goût du collectif et de l’impact concret. À son retour, elle quitte son poste, non pas dans un geste de rupture, mais dans un mouvement d’alignement. Elle crée une structure d’accompagnement pour des projets à vocation sociale, mobilisant ses compétences autrement, avec plus de liberté et de cohérence. « Je n’ai pas changé de métier. J’ai changé de manière d’être au monde », confie-t-elle.

Ces deux histoires, parmi tant d’autres, montrent que la fin d’un cycle n’est jamais une clôture. C’est une ouverture. Une invitation à se réinventer sans renier ce qui a été. Une manière de rester fidèle à soi, même lorsque la forme change.

Et peut-être est-ce là, finalement, la forme la plus profonde de performance : continuer d’avancer, non pas vers un rôle, mais vers soi.

Pour aller plus loin... avec moi

Je suis Delphine PICHARD, Coach professionnelle certifiée.

J'accompagne la performance humaine et les transitions professionnelles.

N'hésitez pas à consulter mon site internet et les différentes prestations que je propose : ICI.

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